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Lettre ouverte : pour Jean Touitou (A.P.C.), “tout sera à réinventer” au sortir de la pandémie


Dans une longue lettre ouverte adressée à l’industrie de la mode, Jean Touitou, le fondateur de la marque parisienne A.P.C., défend l’annulation de son défilé en mars dernier et espère “susciter un sentiment de communauté” autour de son message très personnel.

Une tenue de la collection Printemps-Été 2020 d’A.P.C. – A.P.C. – A.P.C.

Quand A.P.C. a décidé d’annuler son défilé automne-hiver 2020/21, qui devait avoir lieu le 2 mars pendant la Fashion Week de Paris, la décision n’a pas plu à tout le monde — de nombreux concurrents lui ont reproché de manquer d’esprit de corps, alors que le Covid-19 commençait tout juste à faire ses ravages. Une seule autre maison parisienne, agnès b., avait décidé de retirer son défilé du calendrier officiel de la semaine de la mode, qui en compte près de 80.

Dans sa lettre, Jean Touitou se dit “extrêmement fier” d’avoir annulé son événement, “pour sauvegarder la santé de mes équipes et de mes invités. Je crois que je peux me prévaloir d’une certaine forme de morale”. Connu pour son esprit acéré et sa faconde, Jean Touitou se montre tantôt très inspiré, tantôt un peu phraseur. Nous avons décidé de reproduire ci-dessous sa lettre en version intégrale — 1400 mots tout de même — pour permettre à nos lecteurs de juger par eux-mêmes.

Son titre ? “Pour une utopie raisonnable dans le contexte d’un bordel monstre partout”.

“La catastrophe qui est en train d’arriver provoque chez moi le besoin de me recentrer et de me demander : POURQUOI A.P.C. ?
J’avais entrepris mes réflexions sur l’idée d’A.P.C. bien avant le début de la marque avec sa première collection sous le label “hiver 87” en 1986.

C’était vers le milieu des années 80, je me souviens. Il y avait de larges épaulettes sur les vestes de femme ; elles portaient toujours une sorte de châle absurde sur UNE épaule. Les hommes avaient des pantalons trop amples, à taille haute. Seuls les — déjà — vieux punks étaient élégants.

Je veux dire que j’étais dans le dégoût et la révolte. Au moment de l’apogée de la vogue du “Palace”, je bombais “DEATH TO DISCO” sur les murs du quartier des Halles à Paris. Je trouvais que tout, dans le monde dans lequel je vivais, était à repenser et à redessiner. Je ne pouvais plus respirer. Tout m’étouffait.

(Note pour les lecteurs choqués par cette attitude : j’adorais en secret les trouvailles musicales et l’énergie vitale du disco, j’en écoutais beaucoup quand j’allais à New-York. À l’époque, je vendais “par correspondance” depuis un petit bureau rue Saint Honoré à Paris des vinyles de type rock post-psychédélique.

Je les trouvais en Amérique dans des hangars d’invendus, puis je les expédiais depuis l’entrepôt d’un ami distributeur de disques vers Canal Street côté ouest.

La musique diffusée pour la bonne ambiance dans ce lieu de travail était forcément du disco. Elle me transportait. J’étais comme au centre d’une contradiction, puisque j’adorais une musique que je me forçais à détester. Je continuais ma mission car sans cet entrepôt, je ne pouvais pas envoyer en France les disques des Remains et autres 13th Floor Elevators, pour ne parler que des plus inconnus.

Ce qui m’étouffait pendant cette période, ce n’était bien sûr pas que les gens puissent aimer danser. C’était qu’il était obscène de parler de politique et de philosophie pendant un diner. Il fallait absolument trouver du fun partout, alors qu’en coulisses rien n’allait.

Il fallait bien que je sorte de cette absence de perspective, et comme je n’ai jamais été tenté par l’autodestruction et la drogue, j’ai cherché un moyen de transformer mon énergie destructive en quelque chose de bien, et ce en évitant toutes sortes de compromis avec le fonctionnement mondain et les coteries des sphères de la mode.

Je n’étais pas le seul, mais disons que nous n’étions pas nombreux.

J’ai donc cherché à créer un havre de dignité esthétique et je l’ai appelé A.P.C.

Pour me financer, je dessinais et produisais des collections qui étaient aux antipodes de mes goûts. C’est assez amusant quand j’y pense : ce sont des camions et des camions de leggings imprimés python qui ont financé le développement de mes jeans bruts et de mes costumes en toile de laine aux épaules étroites.

Depuis, rien ou presque ne s’est arrangé : en plus de tous les maux qui existaient déjà dans les années 80, les océans regorgent maintenant de déchets plastiques et le réchauffement climatique provoque des phénomènes qui rendent cette planète de plus en plus difficile à habiter et à préserver.

Et dans le domaine de la mode sont apparues des choses difficiles à supporter : des calendriers impossibles, un pouvoir accru de la publicité et de l’argent en général, des créatures de façade qui diffusent des valeurs à proprement parler dégoûtantes, celles d’une vie facile merveilleuse et envoûtante, totalement factice. La mode est vraiment devenue l’opium du peuple, et les célébrités ont conquis un statut messianique.

Beaucoup beaucoup d’eau est passée sous les ponts depuis la prise de conscience féministe du début des années 70, telle qu’elle était incarnée par exemple par Delphine Seyrig. Bien sûr des progrès ont été faits, mais malgré elles, trop de femmes continuent d’être traitées comme des objets.
Une partie des efforts de déchosification du “deuxième sexe” ont été emportés par le rapport libidineux à la marchandise qu’est devenue la mode.

Je m’arrête là. 
 
Au moment où est apparue la crise du Covid-19, et en étant toujours pénétré par les quelques idées que je viens d’énoncer, j’ai fait l’inventaire de mes choix.

En de telles circonstances et considérant que je n’avais “plus rien à prouver” (c’est Catherine Deneuve qui me l’a dit), j’aurais très bien pu me dire “à quoi bon, pourquoi même essayer de survivre en tant que marque, car de toutes les façons, le monde est “bound for worst” comme l’écrit Samuel Beckett dans un recueil de poèmes. Nous sommes “cap au pire” (titre de la traduction française de cet ouvrage), et il vaut mieux s’arrêter maintenant. Fin de partie.”

Très franchement, je dois dire que je me suis posé cette question. Je me suis dit que j’avais assez bâti comme ça, que mes enfants auraient un avenir de toutes les façons grâce à leur talent, et que je pourrais passer mon temps entre mon futur bateau, ma maison et mes “loisirs”.

Oui, en mars dernier, cette possibilité a traversé mon esprit pendant quelques secondes quand je faisais l’inventaire systématique de tous les possibles.

Et puis je me suis mis à penser à toutes ces aventures, toutes ces boutiques construites avec à chaque fois un réel effort d’architecture et surtout à toutes les individualités qui ont participé et participent encore à cette “utopie raisonnable” qu’est A.P.C.
Je profite de ce texte pour remercier du fond du coeur toutes les personnes qui ont participé par leur travail à la construction de ce projet, dont certains sont toujours à mes côtés depuis 33 ans.

Sans les autres, rien n’est possible.

Je me suis dit qu’après tout, je ne suis pas un cynique, et que seule la recherche de la beauté et son partage avec d’autres sapiens pourraient m’éviter le trou noir de la fin de partie.

Donc j’ai écarté la possibilité de l’abandon.

Et c’est là que je me suis simplement dit que la période qui est train de s’ouvrir est en fait une période révolutionnaire où tout sera à ré-inventer. Une sorte d’opportunité dans laquelle je me sens finalement chez moi. La distanciation sociale a toujours été une règle de vie pour moi.

Mais se passer à titre personnel de beaucoup de monde ne m’empêche pas de penser au monde en général, et au rôle positif que nous pouvons y jouer, en y amenant notre participation à plus d’harmonie, de clairvoyance, et de désir.

Je suis extrêmement fier d’avoir annulé le défilé qu’A.P.C. devait faire le 2 mars, pour sauvegarder la santé de mes équipes et de mes invités.
Je crois que je peux me prévaloir d’une certaine forme de morale.

Plus qu’ironiquement, le thème musical sur lequel nous avions travaillé était un morceau nommé “World Destruction”. C’est un pur hasard bien sûr.

Et donc après avoir rejeté l’hypothèse du “refus de l’obstacle” je me suis mis à considérer qu’une nouvelle mission était à accomplir par moi, par nous : assurer la survie d’A.P.C. et de ses valeurs esthétiques et morales.
  
Je veux continuer de faire de la mode en faisant des vêtements portables, qui permettent aux gens de se sentir eux-mêmes et non les marionnettes d’un styliste.
Je veux continuer de faire des vêtements durables, par leur style et par leur qualité.
Je veux laisser des traces esthétiques au travers d’images de mode dont l’élaboration et la finalisation ont toujours appartenu aux photographes et aux stylistes qui les ont réalisées et non pas à la marque qui les a commanditées.
Je veux continuer de me servir d’A.P.C. pour monter des projets artistiques qui recyclent nos tissus ou nos vieux vêtements comme je l’ai déjà fait avec les programmes d’édition de quilts et avec le programme Butler qui réintègre les vieux jeans usés par les clients dans le circuit commercial. Depuis que je suis enfant, l’idée de ne pas gâcher m’obsède.
Je veux enrichir notre relation avec nos clients en les associant à un programme de recyclage des vêtements A.P.C. dans des associations caritatives et en leur proposant d’adhérer à un programme de fidélité.

Surtout, j’aimerais susciter un sentiment de communauté.

Quand je fais le bilan, je me dis que la trajectoire est la bonne, et qu’il n’y en a pas de meilleure pour traverser l’épreuve qui est devant nous.

Et quoi de plus adapté au futur que la mode que nous faisons ? Le minimalisme était presque vu comme une tare, une dégénérescence ; il sera désormais vécu comme la vertu ultime dans tous les domaines de la vie humaine.

J’ai écrit ce texte très personnel car j’avais besoin de vous dire d’où venait A.P.C.
C’est la première fois que je me permets d’être si sincère, au risque de paraitre naif et “opinionated” comme disent nos amis américains.

Là où je voudrais que nous allions (“vers l’infini et au delà” bien sûr) j’aimerais que nous y allions tous alignés.

La force d’un petit groupe uni par un esprit libre peut être sans limites.

Jean Touitou”

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