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Pour Alessandro Dell’Acqua (N°21), après le coronavirus, “rien ne sera plus comme avant”


Lorsque l’épidémie de coronavirus a fait ses premières victimes hors de Chine, la saison des défilés automne-hiver 2020/21 battait son plein en Europe — quant au créateur italien Alessandro Dell’Acqua, au moment précis où le monde prenait conscience de la réalité du danger, il présentait ses collections à Milan et à Paris.

Une silhouette de la collection Automne-Hiver 2020-21 de N°21, à Milan

Le 19 février, Alessandro Dell’Acqua célébrait le dixième anniversaire de sa propre griffe, N°21, au cours d’un défilé à Milan. Quatre jours plus tard, le dimanche 23 février, alors que les médias faisaient état des premiers décès entraînés par le Covid-19 en Lombardie, Giorgio Armani annonçait que son défilé se tiendrait à huis clos, tandis que les rues et les rayons des supermarchés milanais se vidaient peu à peu. Le 26 février, lorsque Alessandro Dell’Acqua a présenté sa dernière collection pour la maison Rochas au Palais de Tokyo, des dizaines de personnes avaient déjà succombé au virus.

A l’époque, certaines mauvaises langues avaient critiqué Giorgio Armani pour ce qui était alors interprété comme une prudence excessive — d’autant plus qu’à la Fashion Week de Paris, qui succédait immédiatement à celle de Milan, seules deux marques avaient pris la même précaution. Avec le recul, on a du mal à croire que des centaines de rédacteurs, d’acheteurs et de mannequins se côtoyaient encore, serrés côte à côte sur les bancs des défilés milanais et parisiens, il y a à peine cinq semaines. Deux mois après l’arrivée des tous premiers compte-rendus sur l’épidémie de coronavirus à Wuhan. Et malgré l’opinion générale des médecins, qui répètent inlassablement que la distanciation sociale est une mesure essentielle pour freiner la diffusion du virus.

“Peut-être aurions-nous dû faire preuve de plus de responsabilité, et agir plus rapidement. Je pense que le meilleur exemple est celui de Giorgio Armani, qui, avant tout le monde, a pris la décision courageuse de défiler à huis clos”, reconnaît Alessandro Dell’Acqua, avec lequel nous avons pu échanger plusieurs courriers électroniques.

Déjà, certains affirment que la pandémie laissera une marque durable sur le secteur de la mode. “À mon avis, il faudra se concentrer sur des collections moins nombreuses et moins grandes, en mettant l’accent sur la qualité et la créativité. Et en s’appuyant sur les talents et les savoir-faire locaux”, répond le créateur italien.

Pour l’industrie de la mode mondiale, serait-ce l’occasion de repartir à zéro ?

“Rien ne sera plus comme avant, notre vie va changer radicalement. D’une manière générale, je pense qu’il nous faudra adopter un comportement plus responsable et plus éthique, à tous les niveaux”, prévient Alessandro Dell’Acqua. Depuis son retour en Italie, celui-ci est confiné avec son compagnon dans son appartement milanais.

“Je suis chez moi, confiné avec mon partenaire et notre chien Gringo. Le reste de ma famille est à Naples, ils me manquent terriblement, surtout mes neveux, mais heureusement ils vont tous bien”, confie Alessandro Dell’Acqua, né en 1962 dans le charmant quartier de Chiaia à Naples.

 

Un dessin de Alessandro Dell’Acqua – Instagram

Le siège de N°21 se trouve à Milan. Alessandro Dell’Acqua et son équipe se rencontrent régulièrement par vidéoconférence — mais pour le créateur, rien ne remplace le travail quotidien d’une équipe soudée dans le même studio.

“Toute mon équipe est actuellement en sécurité et en bonne santé. Nous sommes tous connectés les uns aux autres depuis chez nous, nous avons mis en place des méthodes de travail innovantes. En tant que directeur créatif, la relation avec mon équipe de production me manque vraiment, surtout avec les modélistes et les petites mains. J’ai besoin de ces échanges personnels et réguliers avec mon bureau de style et mon bureau de presse”, confesse-t-il.

On décrit souvent Alessandro Dell’Acqua comme l’un des grands “survivants” du monde de la mode — un qualificatif qui sonne décalé aujourd’hui, face à l’ampleur de la crise sanitaire qui emporte chaque jour des milliers de personnes dans le monde.  

Retour sur l’itinéraire d’un miraculé. En 1982, après avoir étudié le graphisme publicitaire à l’Istituto d’arte Umberto Boccioni à Naples, Alessandro Dell’Acqua s’embarque pour un périple de huit heures à destination de Milan. À 18 ans, il décroche son premier emploi en tant que créateur de mode dans le quartier branché de Brera. Son talent, très vite remarqué, lui permet de travailler aux côtés de Gianni Versace et de Donatella Girombelli, avant de lancer sa propre marque en 1996. Succès critique immédiat, suivi par de solides performances commerciales, jusqu’à ce que son investisseur initial prenne la fuite vers l’île Moustique, plongeant du même coup la marque dans de grandes difficultés financières ; Alessandro Dell’Acqua finit par perdre le contrôle sur sa griffe en 2009, rejoignant alors le club des créateurs célèbres dépossédés de leurs marques éponymes, parmi lesquels Halston, Roland Mouret et Helmut Lang, pour n’en citer que quelques-uns.

Mais quelques années plus tard, Paolo Gerani — vice-président et directeur artistique de la marque Iceberg, arrive à la rescousse. Ensemble, ils créent N°21, l’un des labels les plus surveillés d’Italie, réputé pour ses collections érotiques et sensuelles, voire teintées d’un soupçon de torbido — “trouble” en VF. La marque est aujourd’hui distribuée dans 500 points de vente dans le monde entier.

Pas étonnant qu’il ait hâte de reprendre le travail : il y a du pain sur la planche. “En tant que chef d’entreprise, je me tiens au courant de l’évolution des réglementations. Et je suis impatient de pouvoir compter sur la présence de tous mes employés au bureau”.

Inévitablement, le confinement commence à affecter ses idées créatives. Sans compter que les organisateurs des grands événements du prêt-à-porter masculin qui devaient avoir lieu à Florence, Milan et Paris ont tous reporté leurs Fashion Weeks et leurs salons, obligeant Alessandro Dell’Acqua à réorganiser en profondeur le calendrier de son entreprise.

“J’ai réussi à livrer la pré-collection et la collection masculine. En termes de production, nous allons donner la priorité à la pré-collection, qui sera plus ciblée que d’habitude. La collection masculine sera également plus restreinte et, si le calendrier de production le permet, nous la présenterons au cours du défilé féminin, en septembre prochain”, explique-t-il.

Du temps pour découvrir de nouveaux talents

Pour Alessandro Dell’Acqua, le confinement est aussi l’occasion de s’adonner à une activité qu’il affectionne particulièrement : découvrir de nouveaux talents.  “Je passe la majeure partie de mes journées à dénicher des créateurs émergents — hélas, en temps normal, je n’ai pas le temps de faire. Et je fouille dans mes archives personnelles, dans des livres de photographie et de vieux magazines de mode pour trouver l’inspiration”, ajoute-t-il.

Actuellement, le profil Instagram d’Alessandro Dell’Acqua est donc un mélange de croquis, de travaux en cours, d’archives — comme cette merveilleuse photographie de Juergen Teller, représentant Stéphanie Seymour en sous-vêtements Alessandro Dell’Acqua, endormie sur un lit d’hôtel cinq étoiles, ou bien cet article du WWD datant de 1998, dans lequel on apprend qu’Helmut Lang va présenter son prochain défilé exclusivement sur Internet, décision révolutionnaire pour l’époque.

“À vrai dire, je passe beaucoup de temps sur Instagram. J’ai l’impression que ma passion pour la mode me rapproche de ma communauté. J’ai mis en ligne de nombreuses images de mon travail, récent ou plus ancien, mais aussi des créations de designers que j’ai toujours aimés comme Helmut Lang, ou de talents émergents comme Nensi Dojaka”.

En février, Alessandro Dell’Acqua a quitté la direction créative de Rochas, après sept ans à la tête de la maison parisienne, qu’il a su redynamiser en y injectant son panache et sa classe à l’italienne. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à prendre conscience de l’ampleur de la pandémie. 

“Les informations sur l’augmentation du nombre de personnes infectées en Italie m’ont vraiment affecté. Heureusement, personne de ma famille, de mon personnel ou de mon entourage proche n’a été touché”, souffle Alessandro Dell’Acqua, visiblement soulagé.

Dans le contexte pour le moins troublé de cette crise sanitaire, un débat enflammé s’est déclenché sur Internet à propos des influenceurs, jugés trop auto-centrés et égoïstes par leurs communautés. “D’après ce que j’ai vu, rares sont les influenceurs à avoir pris réellement position dans cette situation difficile. À l’avenir, ceux-ci n’auront qu’une solution s’ils veulent survivre : proposer un contenu authentique et honnête”, tranche Alessandro Dell’Acqua.

Pour le créateur italien, une ère nouvelle est en train de s’ouvrir, où “nous serons plus éloignés les uns des autres, mais aussi connectés par la technologie… On conservera la passion et l’amour de ce qu’on fait. Tout en se débarrassant de tout ce qui n’est pas essentiel — l’inutile et le superflu.”

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